Quatre lettres gravées dans la pierre, frappées sur des monnaies, inscrites sur des bouches d’égout à Rome : SPQR reste l’un des sigles les plus reconnaissables de l’histoire occidentale. La définition de SPQR renvoie à la formule latine Senatus Populusque Romanus, soit « le Sénat et le peuple romain ». Derrière cette traduction limpide se cache une construction politique bien plus ambiguë que ne le laisse croire l’apparente symétrie entre deux pouvoirs.
SPQR en latin : décortiquer la grammaire politique
La formule complète, Senatus Populusque Romanus, mérite un arrêt sur chaque mot. Senatus désigne le Sénat, assemblée de patriciens puis de sénateurs issus des magistratures. Populus renvoie au peuple romain dans son ensemble, entendu comme corps civique. Le suffixe -que, enclitique latin, signifie « et » mais avec une nuance que la conjonction française ne porte pas : il soude les deux termes en une entité unique, presque organique.
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Cette soudure grammaticale produit un effet politique. Le Sénat et le peuple ne sont pas présentés comme deux blocs séparés qui négocient, mais comme les deux faces d’une même autorité. Le sigle fusionne deux pouvoirs en une seule légitimité.
L’ordre des mots compte aussi. Le Sénat figure en premier. Dans la syntaxe latine, la position initiale marque souvent la prééminence. La formule ne dit pas « le peuple et son Sénat » : elle place l’institution sénatoriale avant le corps civique. Ce détail, anodin en apparence, reflète la hiérarchie réelle de la République romaine, où le Sénat concentrait le pouvoir décisionnel sur la politique étrangère, les finances publiques et les affectations militaires.
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Origine historique du sigle SPQR sous la République romaine
L’usage officiel de SPQR est attesté à la fin de la République romaine, autour de 80 av. J.-C. Le sigle apparaît alors sur les décrets, les monnaies et les monuments publics. Il fonctionne comme un sceau d’autorité : tout acte frappé de ces quatre lettres émane conjointement du Sénat et du peuple.
Une légende rapportée par plusieurs sources attribue l’origine du sigle aux Sabins, qui auraient d’abord utilisé une formule similaire pour affirmer leur propre puissance : Sabinis Populis Quis Resistet (« Qui peut résister aux Sabins ? »). Les Romains auraient ensuite récupéré le sigle après avoir soumis ce peuple voisin. Aucune source archéologique ne confirme ce récit, qui relève du mythe fondateur plutôt que de l’histoire documentée.
Ce qui est mieux établi, c’est la fonction du sigle sous la République : SPQR légitimait chaque décision comme émanant du peuple entier, même quand la réalité du pouvoir restait entre les mains d’une oligarchie sénatoriale. Les tribuns de la plèbe, censés représenter le Populus, disposaient d’un droit de veto, mais l’initiative législative et le contrôle des provinces revenaient au Sénat.
Le sens politique caché de SPQR : un pouvoir partagé ou une façade ?
C’est ici que la définition de SPQR dépasse la simple traduction. L’historienne Mary Beard, dans son ouvrage SPQR: A History of Ancient Rome, questionne frontalement l’idée d’un pouvoir réellement partagé entre Sénat et peuple. Elle souligne que la formule servait autant à inclure symboliquement le peuple qu’à masquer la concentration effective du pouvoir.
Sous l’Empire romain, le sigle survit par tradition, mais sa signification politique se vide. Auguste, premier empereur, conserve SPQR sur les monuments et les inscriptions, y compris sur l’arc de Titus. La fiction républicaine se maintient : l’empereur gouverne au nom du Sénat et du peuple. En pratique, le Sénat devient une chambre d’enregistrement et le Populus un concept abstrait sans levier institutionnel.
- Sous la République, SPQR fonctionne comme une formule de co-souveraineté, même si le Sénat domine l’appareil décisionnel.
- Sous l’Empire, le sigle devient un héritage symbolique maintenu pour légitimer le pouvoir impérial sans en modifier la nature autocratique.
- La distinction entre Populus (corps civique votant) et Quirites (citoyens dans leur dimension civile, hors fonction militaire) nuance encore la portée du mot « peuple » dans la formule.
Le « sens politique caché » de SPQR tient donc moins à un secret qu’à un décalage permanent entre la lettre de la devise et la réalité des rapports de force dans la politique romaine.
SPQR détourné : du blason de Rome aux revendications nationalistes
Le sigle n’a jamais cessé d’être utilisé après la chute de l’Empire. Aujourd’hui, SPQR figure sur le blason officiel de la ville de Rome, protégé par le Statuto di Roma Capitale comme symbole institutionnel. Son usage commercial ou politique est soumis à autorisation. On retrouve ces quatre lettres sur les fontaines publiques, les plaques d’égout, le mobilier urbain : elles fonctionnent comme un logo municipal, probablement la plus ancienne « marque » encore en activité.
Cette permanence n’est pas neutre. Depuis les années 2010, plusieurs groupes néofascistes italiens (CasaPound, Forza Nuova, certaines franges ultras de clubs romains) ont réinvesti SPQR comme marqueur identitaire et ethno-national. Le sigle apparaît sur des banderoles, des tatouages, des logos de mouvements, souvent associé à l’aigle impérial ou aux faisceaux. La logique : revendiquer une continuité symbolique entre la grandeur de Rome antique et un nationalisme contemporain.

Cette récupération pose un problème concret. Le même sigle désigne à la fois l’identité municipale de Rome, un concept historique étudié dans toutes les universités du monde, et un symbole instrumentalisé par des mouvements politiques radicaux. Les données disponibles ne permettent pas de mesurer l’ampleur exacte de cette récupération, mais elle est suffisamment documentée pour que le sujet ait fait l’objet de travaux universitaires et de signalements dans la presse italienne.
Pourquoi la définition de SPQR dépasse la traduction littérale
Réduire SPQR à « le Sénat et le peuple romain » revient à lire une constitution en ne regardant que le titre. La formule latine porte en elle une théorie du pouvoir : la souveraineté appartient à une entité double mais indivisible. Cette construction a permis de légitimer aussi bien la République oligarchique que le principat d’Auguste, aussi bien le droit municipal romain contemporain que des revendications nationalistes.
Le mot Populusque, avec son enclitique qui fusionne plutôt qu’il n’additionne, reste la clé de lecture. Il ne dit pas « le Sénat et aussi le peuple » : il dit « le-Sénat-et-le-peuple », d’un bloc, comme si dissocier les deux revenait à briser la légitimité elle-même. C’est cette indivisibilité construite, ni naturelle ni évidente, qui fait de SPQR un objet politique autant qu’un sigle historique.

